L’émouvante et “belle” démonstration de dimanche ne doit pas nous faire oublier l’essentiel : le combat qui commence.

Le slogan “nous sommes tous Charlie” est naïf, le mot d’ordre “unité nationale” illusoire. Et aussi dangereux.

Nous ne sommes pas tous Charlie, et la France n’est pas unie ; c’est comme ça, et c’est tant mieux.

Ne nous trompons pas : l’unité nationale se limite à la France des métropoles, intellectuelle et culturelle, riche et privilégiée, connectée et politisée.
3 millions de français. Celle qui était dans la rue et qui est parfois aveugle et sourde à une autre France.
62 millions de français. Cet autre qui est ou qui n’est pas Charlie et qui n’était pas dans la rue, par nécessité, conviction ou indifférence : celui qui travaillait ou se reposait dans son canapé, solidaire ou non, ému ou pas.
Ceux qui ne pourront pas dire “j’y étais”.
De l’autre côté du périphérique, loin des métropoles connectées et uniformisées.
Cette France qui a peur, dévalorisée et oubliée, qui subit de plein fouet la crise économique, qui hésite entre l’extrême gauche et l’extrême droite, qui passe de la solidarité au racisme.
Cette France qui vit la différence et la complexité sans outils pour la comprendre et l’appréhender.

Réponse immédiate et instinctive, collective et émotionnelle aux attentats, cette marche sonne comme une revanche sur les attentats, une réponse cinglante. Comme une manière de réparer et d’exorciser le mal, de le repousser au delà.
Mais le mal est bien là, et cette marche n’est ni le début ni la fin de l’histoire, tout comme ces attentats ne sont qu’une conséquence de problèmes sociaux, économiques et culturels antérieurs, complexes et profonds, à la fois sur notre territoire et au dehors.

Avant de s’éteindre, Stéphane Hessel nous a légué les les vertus de l’indignation.
Mais cette indignation est facile. Elle ne dure qu’un temps. Elle est visible, télégénique et médiatique.
Elle n’est pas un dialogue mais un cri, plus dirigé vers soi (combien de témoignages de participants “je pourrais dire : j’y étais”) et vers un entre-soi que vers l’autre.

Alors, notre prochain combat est peut-être de quitter l’indignation, pour rencontrer le refus et l’acceptation.

Le refus d’abord.

Le refus d’assassiner nos libertés mais surtout notre fraternité sur l’autel de l’hyper-sécurisation.
Accepter que dans une société où l’on a peur du sacré mais dans laquelle la vie est la chose la plus sacrée, aucune loi (même la plus liberticide), aucune surveillance, aucune force policière, ne pourra rien face à des gens pour qui la vie ne vaut rien et chez qui le sacré s’est égaré.
L’assassinat de Charb, sous surveillance rapprochée, vient cruellement nous le rappeler. Il y aura malheureusement d’autres attentats en France, en Europe et dans le monde.
Il y avait comme un paradoxe dimanche de voir des pancartes “je n’ai pas pas peur” dans des métropoles ultra-sécurisées et verrouillées par les forces de l’ordre.

Vivre sans surveillance, comme un idéal, comme une résistance.
Refuser la sécurité, c’est peut-être ne pas changer de trottoir lorsque celui qui nous fait peur partage le notre.
Refuser la sécurité, c’est peut-être ne pas installer de digicode dans son immeuble, ni de portail à son terrain.
Refuser les alarmes et les caméras.
Casser les murs, les clôtures et les barricades.
Tous ces préalables à la rencontre de l’autre.
Tous ces prétextes à l’isolement.
Toutes ces raisons de ne plus voir celui qui a besoin, de ne plus écouter celui qui pense autrement.
Prendre un risque.
Celui de vivre.
Vivre sans la peur d’une bombe, vivre sans la peur de l’autre.

J’ai été bouleversé quand j’ai entendu Cabu décrire avec précision toute la subtilité, toute les nuances, toute l’intelligence qu’il instillait dans ses dessins.
Bouleversé car les gens qui l’ont assassiné n’avaient pas les armes pour comprendre toute cette finesse.
Alors ils ont pris les armes.
Ce crime, c’est celui de la non-communication entre deux mondes identiques et pourtant si différents.
Ce crime, c’est celui d’une société mondialisée où la rapidité de communiquer et de se déplacer a toujours un train d’avance sur notre faculté de comprendre celui qui est différent.
Malheureusement les coupables n’ont pas été punis, puisqu’ils voulaient sans doute mourir en martyr. Pour eux, le peine de mort ne serait sans doute pas une punition, mais une récompense suprême.
Alors, il nous reste à punir les autre coupables : l’hyper-sécurisation et ses murs, ses enceintes et ses caméras. La bien-pensance, le refus de la différence, l’aveuglement dans la volonté illusoire d’être tous unis.
Tout ce qui nous éloigne de l’autre.

L’acceptation ensuite.
Pas celle de la violence évidemment.
Bien sûr, il faut empêcher les personnes qui s’apprêtent à commettre des attentats de le faire. Sans aucun doute il faut punir ceux qui passent à l’acte.
Mais c’est le rôle de la police et de la justice, pas celui des citoyens.

Croire que l’acceptation est une posture passive est faux : elle est active, forte et profonde.
Plus dure que l’indignation, mais plus belle aussi, car plus laborieuse.

L’acceptation de l’autre, surtout de celui qui ne pense pas comme nous.
Serge Halimi écrivait récemment “La liberté d’expression n’existe que quand on l’applique aux propos qu’on réprouve.”
Combien aujourd’hui l’ont oublié, réclamant une liberté d’expression…limitée aux idées qui sont les leurs, dessinant une liberté d’expression plus individuelle que collective ?

Là est le combat.

Accepter celui qui n’est pas Charlie, l’écouter, le prendre en compte, l’intégrer plutôt que l’exclure, communiquer avec lui plutôt que l’ex-communier de la cité.
Accepter celui qui ne pense pas comme nous, ne pas vouloir le “traiter” comme on soignerait un malade.
Accepter qu’une même personne peut produire de la haine et de l’amour, voter rouge vif puis bleu marine et inversement.

Ce combat ne fera pas la une de tous les quotidiens internationaux.
Ce combat ne se joue pas dans les grands mouvements de foule, derrière les caméras ou sur un hashtag.
Il n’est pas bruyant et -faussement- collectif ; il est silencieux, solidaire et laborieux.
Pas de grand soir, mais des petits matins, anodins et quotidiens.
Le champ de bataille a déserté les grandes avenues et les pavés, vestiges de notre passé ; il est désormais dans les petites rues, les impasses et les trottoirs. Il est à côté de chez vous, derrière votre portail, dans le bus.
Laisser sa porte ouverte le soir.
Allez à la rencontre de celui que l’on redoute, que l’on craint ou qu’on rejette.
Allez voir ceux qui sont à la périphérie de nos cœurs et de nos métropoles.
L’essentiel est dans chaque petit geste, notre responsabilité est de s’en rappeler tous les jours.

Ne nous trompons pas de combat : ce n’est pas tant le “je” de la liberté qui est en péril aujourd’hui en France que le “nous” de la fraternité.

Ce combat, nous l’aurons gagné quand ceux qui sont Charlie auront accepté ceux qui ne sont pas Charlie.

L’acceptation plutôt que l’indignation.
Le silence plutôt que l’agitation.
L’écoute plutôt que le cri.
La pluralité plutôt que l’unité.
La différence plutôt que l’uniformité.
La résistance dans l’apaisement.

“Pourvu qu’il y ait vraiment une cité. C’est à dire pourvu qu’il n’y ait aucun homme qui soit banni de la cité, tenu en exil dans la misère économique, tenu dans l’exil économique.

Car il suffit qu’un seul homme soit tenu sciemment, ou ce qui revient au même, sciemment laissé dans la misère, pour que le pacte civique tout entier soit nul.

Aussi longtemps qu’il y a un homme dehors, la porte qui lui est fermée au nez ferme une citée d’injustice et de haine.”

Charles Peguy

Ici est le combat.
Celui de notre cité.
Celui de la fraternité.
Notre combat.

Références :

Charlie à tout prix ? — Frédéric Lordon — La pompe à phynance (les Blogs du Diplo) — mardi 13 janvier 2015
http://blog.mondediplo.net/2015-01-13-Charlie-a-tout-prix

Une indignation (f)utile ? — V. Soulage — Chrétiens de gauche — 8 janvier 2015 http://chretiensdegauche.com/2015/01/08/une-indignation-futile/

Jean Coste — Charles Péguy — éd. Acte Sud Labor L’Aire — coll. Babel, 1993

La France périphérique, comment on a sacrifié les classes populaires — Christophe Guilluy — Flammarion — Paris — septembre 2014

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“De ce qui occupe le plus, c’est de quoi l’on parle le moins. Ce qui est toujours dans l’esprit, n’est presque jamais sur les lèvres.”

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